La Théorie des « gens du bien » : Comment le Parti Socialiste français en est-il arrivé là ?

Nombreux sont les socialistes suisses à reconnaître à demi-mot (quand ce n’est pas ouvertement) la faillite du Parti Socialiste français (PS). Ce parti est reconnu comme étant un des grands partis leaders de la social-démocratie européenne. Il a été même un exemple par le passé pour plusieurs socialistes suisses. Par cet article, je tenterai  d’analyser les causes qui ont mené ce parti au terrible repoussoir qu’il est aujourd’hui, à l’antinomie de la gauche et du socialisme. Cette analyse a pour but d’éviter toute dérive similaire au Parti Socialiste Suisse (PSS) ou d’autres mouvements européens issus de la social-démocratie. Je ne ferai pas d’analyse de ses erreurs politiques actuelles, d’autres articles ont été écrit dans ce sens (Cf. Le triomphe du désespoir). Il y a plusieurs points qui ont mené à cette situation désastreuse. C’est l’accumulation de ces problèmes qui donne le PS français que nous connaissons aujourd’hui.

Eloignement avec les travailleurs syndiqués

Dès la sortie de la Seconde Guerre mondiale, la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO), un des ancêtres du PS, s’éloigne partiellement des travailleurs syndiqués les plus conscientisés, les plus motivés qui sont d’excellents analystes du capitalisme. En effet, la CGT absorbe la plupart des leaders syndicaux et celle-ci est totalement liée au Parti Communiste Français (PCF). Ainsi la SFIO doit se priver des meilleurs éléments de la classe ouvrière française, dès les années 1950. Le conflit socialiste contre communiste retire de la SFIO les camarades pouvant rappeler la réalité de l’exploitation du travail et la faiblesse de réformettes. Ce manque de syndiqués est compensé à l’époque par la création de Force Ouvrière (FO) – un syndicat idéologiquement proche de la SFIO – et la présence de plusieurs Résistants ayant connu une autre exploitation. Grace à ceci, la SFIO compense bien cet éloignement.

 

Gestion de pouvoir sans analyse

Par la suite, les socialistes français se retrouvent au sein d’une coalition gouvernementale large qui doit faire face à la guerre d’Algérie. A l’époque, ils l’époque veulent s’imposer comme de bons gestionnaires «de gauche» face à la guerre – qu’ils préfèrent appeler « événements » – d’Algérie. Emportés dans la direction d’un pays par la coalition, ils gèrent la fonction du pouvoir sans remettre en question celui-ci. Les socialistes ne font à aucun moment une analyse fine du pouvoir politique, de ses limites, de ses dérives et de sa faiblesse sans démocratie économique. A ce moment, la SFIO aurait pu progressivement dériver vers le PS français de 2016. Cependant, en 1958, le retour du General de Gaulle envoie la SFIO dans l’opposition durant de nombreuses années, offrant un sursis à celle-ci. Cette période sera peu analysée et un problème similaire reviendra par la suite.

 

La guerre des chefs succède à la guerre idéologique

Em 1969, le PS français «moderne» se forme par fusion de plusieurs mouvements : la SFIO, une aile du Parti Socialiste unifié (PSU), le Conventions des Institutions Républicaines (CIR) et la Fédération de la Gauche Démocrate et Socialiste (FGDS). Cette fusion devait réunir différentes idéologies de la social-démocratie française dans un seul parti politique, pour défendre au mieux la classe ouvrière française. Malheureusement, les oppositions idéologiques de l’époque se transforment rapidement en guerres des chefs de ces différents mouvements. Il devient ainsi difficile de différencier les idées propres à chaque mouvement et à chaque «leader». Les débats internes parlent bien plus des personnalités et de l’historique politique de Deferre, Chevènement, Rocard et Mitterrand que de leurs différences idéologiques. Chacun tente de prendre le dessus sur les autres pour diriger le parti, afin d’amener son clan à la victoire et non pour véhiculer les idées d’un groupe. L’ordre de marche de ce nouveau PS est l’unité de façade de la gauche non-communiste, tel un dogme absolu. Toute critique sur fond idéologique semble impossible et interdite si l’on veut rejoindre cet immense parti en construction.

 

Disparition de la formation

Ce PS nouvellement unifié s’organise pour la conquête du pouvoir politique. Ceci fait, le PS oublie totalement la formation et la réflexion interne, il retrouve ses dérives gestionnaires. L’absence de réflexion était déjà un problème lors de la guerre d’Algérie, cependant durant les années 1980-90, c’est la quasi-totalité de la formation théorique interne qui disparait: finies l’analyse du capitalisme, de l’impérialisme français, de la Ve République française et son «coup d’état permanent»[1]. Le PSU était à son époque un noyau de réflexion théorique socialiste intéressant. Ainsi en échange de l’activisme et du militantisme de ses membres, le parti n’offre plus de formation théorique politique mais des postes à responsabilités, étatiques ou au sein du parti. Sans ces armes théoriques obtenues par la formation, la nouvelle base du PS perd toute capacité critique et de remise en question du système ainsi que du parti lui-même. Au fur et à mesure que les anciens camarades formés sont remplacés par ces nouveaux membres devant trouver la formation par eux-mêmes, la direction du parti est moins critiquée et l’idée que le parti agit pour le bien domine. A ce moment là, fin des années 1980, de nombreux militants trotskystes rejoignent le PS. Ceci est fait soit dans un but stratégique (Olivier et Lionel Jospin, Mélenchon), soit comme conséquence de l’analyse politique du moment, retenant l’absence de possibilité révolutionnaire (Filoche, Dray).

L’arrivée de militants avec une très bonne formation théorique, obtenue dans les cercles trotskystes, masque la présence de nouveaux membres non formés. Cela donne un sursis d’une dizaine d’années au PSF, grâce à ces camarades maitrisant les concepts du marxisme leur permettant d’analyser, de critiquer et de comprendre le capitalisme et son hégémonie.

 

Le parti des «gens du bien»

Durant la fin des années 1990 et les années 2000, le PS attire de nombreux nouveaux membres, motivés par l’engagement au niveau communal. Le PS récolte ainsi les fruits de sa réputation de bon parti gestionnaire de communes, avec ses politiques axées vers  l’enfance et vers la promotion culturelle. Cela se ressent également au niveau électoral, où le PS gagne la plupart des villes françaises malgré de grandes défaites nationales. Ces nouveaux membres adhèrent au PS dans l’optique de «faire le bien» au niveau de leur commune, et d’être membres du parti des «gentils». Ils ne possèdent ni formation politique ni de grande réflexion politique avant leur entrée dans le parti. Il n’y a rien de mal à cela, cependant nous avons déjà vu que le PS n’offre plus de véritable formation à ses membres qui se retrouvent abandonnés sur ce thème. La complexité du monde capitaliste, et surtout son hégémonie culturelle, rendent difficiles sa compréhension et son analyse. Un tel sujet ne peut être compris seul. Les nombreux livres abordant ces thèmes se révèlent vite compliqués, une lecture de groupe et des discussions sont bien plus efficaces. Des structures de formation sont donc nécessaires.

Au vu des victoires communales électorales du PS, ces nouveaux membres sont rapidement propulsés en quelques mois en tant que conseillers municipaux. Le PS passe donc d’un mélange de quelques vieux travailleurs retraités, avec des représentants de la classe moyenne diplômée, vers un parti de masse de conseillers municipaux sans analyse politique, avec cette volonté issue du bénévolat d’agir pour le bien sans idéologie. Cette recherche de la bonne action charitable par l’activisme politique permet d’obtenir quelques acquis politiques locaux sur les sujets maitrisés par le conseiller municipal avant son élection (culture, enfance, sport…). Cependant il n’est pas possible d’aller au-delà sans formation. Quant à la politique nationale (voire internationale), la nouvelle base du PS  est incapable d’émettre des avis, des propositions ou bien des critiques face à la nouvelle armée de gestionnaires du PS national : les énarques bureaucrates. La base s’efface sur les sujets politiques importants et devient un simple relais. Après tout, pourquoi remettre en question ce que pensent les dirigeants du parti ? Le Parti Socialiste est le parti du bien, il ne peut donc pas se tromper.

 

Le Bien change

Cependant, la définition de ce qui est bien peut changer de manière radicale en quelques jours. Le «bien» se définit selon des valeurs et selon le système dans lequel nous vivons. Il est la résultante de conditions subjectives internes – les valeurs – et objectives externes  environnantes – le système. Deux idées diamétralement opposées peuvent être vues comme faisant partie du «bien» d’un même groupe si la deuxième est proposée après la première et que le système environnant a radicalement changé. Par conséquent, l’objectif politique simple de réaliser le bien change dans le temps, lorsque le système s’altère. Il est également manipulable lorsque les valeurs se métamorphosent.

C’est ce qui se passe lorsque le PS gagne les élections de 2012 et devient un parti de gouvernance. La France subit alors une crise économique depuis 2008, qui est une crise du capitalisme mondial. La financiarisation et la surproduction mondiale atteignent leurs limites et c’est le système capitaliste qui est en crise. La droite au pouvoir avait mis en place une politique d’austérité pour maintenir les avantages des plus riches et faire survivre ce système capitaliste. Le PS se retrouve donc à devoir gérer une crise du capitalisme, que les membres n’ont jamais eu l’occasion d’analyser ou de discuter. Les liens entre capitalisme, crise, austérité et classe dominante n’ont pas été étudiés non plus. Les conditions extérieures objectives du «bien» sont différentes de celles imaginées avant l’élection ou rencontrées lors de la politique communale. Sans analyse du capitalisme, le PS ne peut pas proposer d’autres politique que l’austérité, il se retrouve soumis au diktat du grand capital français en crise, qui lui ordonne d’affaiblir le droit des travailleurs pour maximiser ses profits (et donc l’exploitation des travailleurs français). Il change donc ses valeurs subjectives internes sur nécessité du Capital. Les cadres énarques gestionnaires du PS décident d’axer les nouvelles valeurs officielles du parti sur l’idée de faire une «bonne» austérité de gauche alliée à des réformettes progressistes (ex : mariage pour tous). Le fait que les valeurs (conditions internes) soient différentes et que le système (conditions externes) soit également différent amène à un changement du «bien». Le PS peut donc faire un énorme virage idéologique sans opposition des membres vu que ceux-ci restent dans le camp du «bien».

 

La formation théorique permet donc d’éviter de grands changements de lignes idéologiques en quelques mois. En cas d’apparition de nouveauté importante dans le système (ex :automatisation…), l’analyse du  capitalisme apprise lors de formations permet à l’ensemble des membres de faire face à cette nouveauté par une réflexion commune, et ainsi avoir une réponse politique à la nouveauté.

 

Qu’en est-il en Suisse ?

Que retenir de la faillite du PS français pour le PSS? Il est également embourbé dans une gestion du pouvoir au niveau fédéral avec ses deux Conseillers fédéraux minoritaires. Le PSS s’est posé régulièrement la question du pouvoir fédéral durant le XXe siècle, mais celle-ci n’est plus revenue à l’agenda depuis le début des années 19990. Si trop de temps passe avant que la question soit sérieusement remise sur la table des discussions, cela pourrait poser problème. Les formations théoriques du PSS sont en train de devenir une espèce en voie de disparition et cela pourrait amener des problèmes à l’avenir comme nous l’avons vu. Par la présence de nombreux membres de la Jeunesse Socialiste Suisse (où la réflexion théorique est très présente) et de syndicalistes, le PSS possède des facteurs protecteurs. Mais ceux-ci seront-ils suffisants à long terme ?

Il faut maintenir une réflexion et une critique interne, de la formation et des discussions sur le capitalisme et le socialisme au sein du parti en tout temps. L’analyse du système dans lequel nous vivons et la création d’un véritable système socialiste demandent des membres de parti bien formés. Vive la formation, vive le socialisme, vive l’internationalisme !

Brice Touilloux,

Membre de la Jeunesse Socialiste Vaudoise

 

 

 

 

 

[1] En 1964, François Mitterand écrit un essai (« Le Coup d’état Permanent ») sur la Ve république et dénonce la pratique du pouvoir personnel du président. Le gouvernement et l’assemblée y sont décrits comme faibles et ne peuvent pas s’opposer au président. Malgré son élection en 1981, F.Mitterand ne changera pas le fonctionnement de la Ve République.

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