Le mythes du consensus face au PS Suisse

Dans des papiers publiés sur le site de la JSS, Brice Touilloux et moi-même avions analysé comment le PS Français était devenu le parti qu’il est aujourd’hui (1). Je proposais que les partis politiques, leurs modes d’action et les pensées politiques en général soient tous cadrés par des mythes qui définissent les champs d’actions et d’idées dans lesquelles ils peuvent évoluer (2). Bien que ces mythes ne soient pas écrits dans une loi ou dans un règlement, ils sont bien présents, voir bien plus puissants, car intériorisés par les acteurs politiques comme normaux, voire inviolables. Je suggérais que, en France, le mythe de « l’homme providentiel » avait forgé les partis et avait permis à une caste de cadres formés par les mêmes écoles, toutes acquises au néolibéralisme, de prendre la direction du PS Français, avec les conséquences que l’on voit aujourd’hui. La question qui se pose est donc la suivante: Quid du PS Suisse (PSS)? Il semble que celui-ci ne connaît pas les mêmes dynamiques. On en trouverait la preuve dans le fait que l’aile néolibérale juge nécessaire de créer une «plateforme» pour exister dans le parti (3). L’aile gauche du parti bataille également pour prendre de l’influence. Néanmoins, le PSS est aussi affecté par un cadre qui limite ses possibilités idéologiques et ses actions. Un cadre qui favorise une vision de la politique et qui se base sur un mythe. Je souhaite dans cet essai, sans doute incomplet et critiquable, proposer une lecture d’un mythe que je crois dominant.

Le consensus

Le «consensus à la suisse» est, à mon avis, le mythe fondateur du cadre politique dans ce pays. Les élus politiques, principalement à l’exécutif, sont supposés abandonner leurs étiquettes partisanes pour travailler de manière «collégiale» afin de servir «l’intérêt commun» en  «bâtissant des consensus». L’idée que la démocratie est une recherche du consensus entre des partenaires animés par la volonté de trouver un «intérêt commun» à tous, ou du moins des «intérêts concordants» aux forces politiques, n’est pas une spécificité suisse. La philosophie libérale qui voudrait que chaque individu soit un être rationnel qui sert son intérêt a diffusé dans l’ensemble des démocraties occidentales l’idée suivante: puisque nous sommes des individus raisonnables, nous devrions bien trouver un intérêt commun à tous qui ferait consensus. Ainsi, les arènes démocratiques serviraient à trouver cet «intérêts commun», à condition que l’on se trouve entre gens de raisons libérées des dogmes. Cependant en Suisse, cette idée là a été portée en spécificité culturelle, en tradition, en mythe fondateur, source de notre modèle supposément libéré des crises politiques et supérieurs à ceux de nos voisins.

Pour servir cette idée, l’histoire officielle suisse fait grand cas des consensus que le pays a pu bâtir. La mythologie nationale met en avant les rapports pacifiés entre Suisses, où les conflits se règlent dans la discussion entre tous les partis comme lors de l’épisode de la soupe au lait de Kappel. Mieux encore, les événements violents, très politisés, où un camp écrasait un autre, qui ont également contribué à la construction de ce pays, sont minimisés ou même effacé. Bien que James Fazy ait un boulevard à son nom à Genève et que cet homme politique modernisateur de la république soit connu, on parle peu du fait qu’il ait pris le pouvoir le fusil à la main à l’occasion d’un coup d’Etat. Les légendes suisses vantent notre fameux «consensus helvétique» comme un système unique qui nous permet d’affirmer «y’en a point comme nous».

Dans la réalité, c’est une vision dévoyée de consensus qui est omniprésente dans la pensée politique suisse. Le consensus est une règle ou décision, tacite ou écrite, qui fait l’unanimité des acteurs sans même qu’un vote ne soit nécessaire. Dans le cadre politique, cela implique que la décision prise ou la loi édictée soient d’une nécessite si évidente que les partis les accepteraient au nom du bien commun sans qu’il ait dispute. Le véritable consensus est une chose très rare qui demande l’existence d’un véritable «intérêt commun» à tous les acteurs politiques, chose toute aussi rare. Car les partis politiques ne sont justement pas un agrégat uniforme d’individus rassemblés par «l’intérêts commun» et qui peuvent tous s’entendre à tous propos. Les partis politiques sont des assemblées de personnes portant des projets de société communs issus de visions idéologiques communes de ce qu’est et doit être la société et en définitive défenseurs de cet intérêt particulier. Ces visions ne peuvent donc pas s’accorder mutuellement, car elles sont souvent contraires. Si vous croyez tous les hommes et femmes égaux en dignité et en droit, votre vision de la société sera en conflit avec celle d’une personne raciste. Il n’est aucune possibilité de concilier vos visions qui sont donc nécessairement en conflit. Aussi, pour savoir comment nous allons gouverner, l’une ou l’autre va devoir prévaloir. La démocratie propose de régler ce conflit de manière non violente en effectuant un vote qui définit le vainqueur et le perdant. Il n’y a donc pas de «consensus» entre personnes raisonnables, mais un conflit avec des vainqueurs et des perdants. On peut ici m’objecter que le dialogue est soutenu entre les partis politiques et que peu de lois ne font la majorité sans de longues négociations. Mais, le fruit de ces négociations n’est pas un «consensus», c’est un compromis. Ce dernier étant un accord, il implique forcément un rapport de force entre les acteurs dont il émane. Il implique nécessairement aussi que les acteurs les plus forts et les plus influents imposent des concessions aux acteurs les plus faibles, ou les écartent carrément en s’accordant sans eux. Là où le consensus se fait par adhésion de tous, le compromis se fait par compromission des acteurs influençant la décision prise. De surcroit, ces compromis ne sont même pas originellement bâtis dans l’idée de rallier tous les acteurs, mais seulement dans l’optique d’obtenir une majorité suffisante pour gagner une votation. Les deux concepts sont donc bien différents.

Il est certain que, cadré par ce «mythe du consensus», les partis sont prompts aux compromis. Ils croient ainsi correspondre à la spécificité culturelle suisse. Toutefois, comme le compromis s’inscrit toujours dans un rapport de force entre les acteurs concernés (4), ce sont les partis avec le moins de pouvoir qui doivent lâcher le plus de terrain pour le rendre possible. Plus ils se montrent prêts à abandonner des revendications ou exigences pour permettre le compromis, plus ils sont félicités par leurs adversaires pour leur «capacité au consensus». Cela signifie surtout qu’ils n’auront pas réussi à défendre les intérêts et les idées de leur électorat qui peut s’en sentir trahi. De plus, ils ne parviendront pas à afficher une politique claire vis-à-vis du public et à expliquer en quoi leur projet est différent de celui de leurs adversaires. Les partis dont la pensée politique est minoritaire se retrouvent donc obligés de lâcher beaucoup de terrain dans les négociations et perdent en crédibilité pour se plier au cadre que donne le «mythe du consensus».

Le consensus comme culture politique

Le «mythe du consensus» n’influence pas seulement la prise de décision politique et les négociations entre les partis dans les arènes politiques, mais aussi la culture politique elle-même. Comme les partis politiques et leurs représentants doivent se montrer capables de «bâtir le consensus», leurs propositions politiques se veulent donc automatiquement «consensuelles». Entendez par là qu’elles correspondent à la doxa ambiante et ne la remettent pas en question. Sinon, elles seraient vues comme des propositions trop radicales et trop idéologiques, et donc contraires à une bonne et collégiale gouvernance de l’Etat entre «gens raisonnables». Ainsi, l’ordre, tel qu’il est établi, n’est pas remis en question par les élus et les partis qui ont véritablement la possibilité de le changer. Car ceux-ci ne veulent pas ternir leur image de partis ou élus capables de «bâtir le consensus».

Les modes d’action des partis, doivent également correspondre à cette vision de collégialité et de consensus. Certains aspects sont certainement positifs, comme le respect des adversaires politiques, un rejet de méthodes violentes ou irrespectueuses, et un dialogue entre la majorité des acteurs politiques. Il est, par exemple, très mal perçu qu’un parti politique arrache les affiches de ses adversaires. En même temps, il est courant pour un parti d’inviter ses adversaires politiques pour des débats contradictoires durant des assemblées des membres, à condition que ceux-ci respectent le cadre donné en se montrant «raisonnable». En somme, qu’il respecte le cadre définit par le «mythe du consensus». Ainsi, la démocratie ne servirait qu’a permettre aux partis de trouver ensemble le «bien commun» et à le défendre ensemble. L’opposition entre acteurs ne se situant que dans la manière d’appliquer ce bien commun. Derrière cette bonne entente de façade, les conflits entre les idées et visions des partis demeurent. On fait simplement le nécessaire pour les cacher ou les lisser, car l’on a difficulté à les assumer et ils nuisent à l’image du miracle helvétique que l’on veut entretenir. Mais c’est bien là le problème, on entretient une image qui ne correspond pas à la réalité politique. Comme déjà dit, la politique est le conflit entre des idées, des intérêts et des visions de société en concurrences dans le but de prévaloir ou d’obtenir un compromis satisfaisant.

Le cadre et le PS Suisse

Il est évident que tous les partis politiques soient tournés vers la conquête du pouvoir. Même si en Suisse, il semble que ce fait soit gênant, et que sa manifestation trop évidente choque les mœurs. La conquête du pouvoir passerait donc par le contrôle des institutions politiques (bien que je ne partages pas cette vision). Ainsi, le but est de faire élire ses candidats et candidates dans les différents parlements et exécutifs du pays. L’appareil du parti fera donc tout le nécessaire pour faire élire ses candidats. Il est certain que plus la place est prestigieuse – entendez par la « source de pouvoir » et donc difficile à obtenir – plus il faut être ambitieux et motivé, avec de bonnes ou mauvaises raisons, pour partir à sa conquête. Ainsi, l’enjeu électoral va en grande partie influencer le fonctionnement du parti, ses positions et le comportement de ses candidats.

En Suisse, deux systèmes électoraux cohabitent, le système d’élection à la majoritaire, généralement réservé aux exécutifs et le système à la proportionnelle pour les législatifs. Ce dernier implique qu’en premier lieu, c’est la base électorale du parti qui permet la victoire des candidats. Pour eux, c’est donc avant tout cette base militante qu’il faut convaincre et mobiliser, pas une majorité de la population. De plus, pour le PS, cela est favorisé par le fait que dans beaucoup de cantons, il interdit aux candidats*es aux législatifs de mener des campagnes personnelles. C’est donc la liste, avec tous les éléments qui la compose, qu’on utilise pour convaincre les électeurs. Toutefois, si mobiliser sa base est primordial, réussir à «grappiller» des votes sur les listes des adversaires fait souvent la différence pour faire partie de ceux qui occuperont les sièges gagnés par la liste (5). Pour être élu dans un parlement, le candidat ou la candidate doit donc rassembler l’ensemble du parti autour de sa candidature et, en plus, activer des réseaux qui permettent de se faire ajouter sur d’autres listes que la sienne et devancer ainsi ses colistiers. Dans les élections majoritaires, la dynamique est différente. La personnalité du candidat prend beaucoup plus d’importance, et cette personnalité doit convaincre une majorité de la population. Dans une logique de conquête du pouvoir, le parti choisira, en temps normal, la candidature qui a, en théorie, le plus de chance de gagner et pas forcément celle qui porte le plus ses idées. Les compétences du candidat seront évaluées, sa popularité également et, généralement, le fait de rassembler un électorat large. Généralement, cela implique de se trouver au centre de l’échiquier politique, position supposée plus rassembleuse. Parmi toutes les exigences pour être un candidat convenable pour le parti, il en est une qui est spécifique à la Suisse. La capacité à bâtir des consensus et donc à travailler dans la collégialité. Entendez bien, pas à forger des alliances pour faire des majorités, ni rassembler comme on le demande en France, mais à «bâtir des consensus». Gare à celui qui par son caractère vindicatif ou par ses prises de positions trop audacieuses se voit coller l’étiquette «d’incapable de bâtir le consensus».

Le fait de devoir lisser son image pour «grappiller» les votes et la place prépondérante que représente la conquête d’un exécutif ou d’un législatif pour les partis politiques, font que les candidats, tout comme leurs partis, vont cultiver cette image positive de la capacité à «bâtir des consensus». Ainsi, même ceux qui sont relativement critiques du «mythe du consensus» sont recadrés par les obligations à remplir pour gagner une élection. Si non, il seront écartés par le parti qui cherchera l’efficience dans la conquête du pouvoir. Ainsi, de par l’appareil du parti ou des candidats eux-mêmes, toute critique du «mythe du consensus» sera écartée de facto du débat public.

A qui profite le mythe

Toutefois, comme tout cadre, le mythe du consensus est utile à quelque chose, et donc, à quelqu’un. Bien que sa mise en place ne s’opère pas consciemment dans tous les cas et que le groupe qui en profite n’est pas clairement défini, il est absurde de nier le fait suivant. Pouvoir cadrer le débat politique de manière à ce que les propositions qui remettent en question le système, ou que les candidats trop prompts à le critiquer soient écartés d’office, parfois à déjà à l’interne, avantage le système lui-même et donc ceux qui en profitent. De plus, les franges les plus «radicales» dans les partis seront constamment écartées par le fait que les élus*es, et donc les personnes pouvant influencer le parti, seront précisément ceux et celles qui auront intériorisé le «mythe du consensus». Ainsi, de gauche à droite, la volonté de transformer pleinement le système est effacée. La démocratie est niée en limitant les possibilités. La confrontation d’idées et le conflit pour les porter au pouvoir sont systématiquement marginalisés ou lissés. Pourtant, la démocratie est précisément la confrontation entre des idées, concrétisée dans un cadre pacifique, qui permet à chacun d’exister. Empêcher cette confrontation ne la fait pas disparaitre, au contraire, elle devient plus violente. Le conflit gonfle, s’envenime et n’attend qu’une étincelle pour pouvoir enfin ressurgir sous une forme ou une autre.

Briser le cadre

Mais ce cadre n’est pas toujours respecté. Un parti en particulier s’est permis de le rejeter pour prendre une posture claire de conquête de pouvoir, du moins durant certaines campagnes. Il a fait, justement, ressurgir la confrontation avec ses adversaires. Il a désigné ses adversaires et sa volonté de les vaincre, tenant des discours parfois très brutaux. En brisant le «mythe du consensus» entre les partis, il a d’abord été rejeté par l’ensemble des partis politiques en place. Pourtant, cette stratégie a payé pour l’UDC. Elle lui a permis de passer d’un petit parti agrarien qui sombrait dans l’oubli à la première force politique du pays en quelques années. Mieux encore, le parti et ses idées ont, petit à petit, pris le dessus dans la scène politique au point de devenir «fréquentable» pour certains partis bourgeois, jusqu’à l’appropriation de quelques thèses de l’UDC. En cherchant la confrontation, en se créant une identité claire et un projet visible, en revendiquant sa capacité de les défendre à tout prix, face à des partis politiques qui semblaient amorphes et coulés dans le même carcan, l’UDC a su séduire massivement l’électorat. Il est devenu aux yeux d’une partie de la population une alternative réelle à la politique en place. Qu’importe que ce projet de société soit rétrograde, xénophobe et incohérent, il représente toujours une alternative au pouvoir en place et donc un choix pour les personnes insatisfaites de la société actuelle.

Finalement, l’obsession de respecter le cadre fabriqué par le «mythe du consensus» est donc une menace pour le PSS qui, de par son projet d’établir une autre société, ne peut pas être consensuel. En effet, la volonté d’établir le «socialisme» passe forcément par une remise en cause directe des structures de pouvoir de la société existante, donc à une confrontation avec les partis qui la défendent. Une confrontation qui demandera de la pugnacité de ses candidats et candidates, une structure de parti tourner vers la lutte et une volonté de s’attaquer directement au cadre qui sert le pouvoir actuel. En voulant lisser ses candidats et candidates, correspondre au cadre préconisé par le pouvoir en place et en se montrant retissant à le bousculer, le PS se condamne à n’être qu’un élément de ce système incapable d’appliquer véritablement sa politique. A quoi bon prendre le pouvoir si ce n’est pour appliquer sa politique ? Si le PS est incapable de se poser cette question et de devenir l’alternative qu’il doit être, son électorat, lui, se la posera.

 

François Clément,

Membre de la Jeunesse socialiste vaudoise

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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