Le retour triomphant de l’espoir !

Entre 18 et 30 ans, disposant d’une formation universitaire et vivant dans des villes. Quel que soit le pays, c’est, semble-t-il, le profil type du militant des nouveaux populismes de gauches. Soit une jeune génération, qui se mobilise pour soutenir des candidats prônant une politique de gauche très loin de la 3ème voie de David Camerone. Et c’est ainsi, à la surprise de tous, que surgissent des Corbyn, Mélenchon et autres, aux programmes « radicaux », sur le devant du scène politique qui semblait pourtant destinée à n’offrir que les mêmes politiciens interchangeables dont la différence ne résidait que dans la manière de « gérer » la chose publique.

On ne peut qu’être complètement ébahi à la vue d’une armée de festivalier qui chante à la gloire du candidat du Labour Jeremy Corbyn quand celui-ci fait un saut sur scène (1). Ou devant le foisonnement d’initiatives qu’ont pris les supporters de Jean-Luc Mélenchon développant ainsi, BD, jeux vidéo et une pléthore de « memes » Facebook hilarants ou discutables. Ou encore devant le nombre de visionnages qu’une vidéo de Pablo Iglesias obtient sur internet. On peut aussi gouter la délicieuse ironie que ce soit cette génération qu’on considérait comme apolitique qui se montre si enthousiasme à supporter des candidats précisément pour la politique que ceux-ci proposent. Ô bien sûr, on peut trouver de nombreux défaut à ces candidats ; Mélenchon est trop agressif, Iglesias est trop intellectualisant, Bernie Sanders est trop vieux et Corbyn pas suffisamment charismatique. Pourtant, ils sont parvenus à faire ce que beaucoup de partis ne peuvent même pas espérer, mobiliser une partie de la jeunesse pour une idée politique et mobiliser une population qui votait pas ou peu. Il semble important de se demander comment, alors que d’aucun prédisait la mort des idéologies, ils sont parvenus à un tel exploit. D’autant plus que chacun devait faire face à de féroces attaques médiatiques dont la régularité n’avait d’égale que la brutalité.

Et l’on peut précisément commencer par là. Ils sont dangereux, du moins nous le dit-on. Dans leur volonté de balayer la misère, ils détruiront le monde, parait-il. Ce sont des autoritaristes qui ne rêvent que de s’allier aux dictateurs sanguinaires de ce monde, semble-t-il. Leurs idéologies sont le stalinisme, le fascisme d’extrême gauche « à renvoyer dos à dos avec les pires mouvements d’extrême droite de ce monde », nous assènent-on. « Il faut faire barrage à l’infâme populisme d’extrême gauche », nous hurle-t-on. Il semble que la seule accusation qui leur ait été épargnée est celle de manger des enfants. Si certaines attaques ont l’avantage d’être incongrues et amusantes, d’autres sont redoutables (2,3,4,5). Il y avait, finalement,  peu de médias pour ne pas décrire le caractère profondément monstrueux de ces « populistes de gauche ».  Une manière de renvoyer dos à dos, la droite raciste et la gauche radicale pour en décrédibiliser le discours de rupture. Une marque d’infamie qui devrait rendre toxique, aux yeux des électeurs, ces mouvements.

Pourtant, cette cabale n’a que peu d’effet sur une génération qui s’informe sur son smartphone. En premier lieu à cause de l’outil en soit : quand on peut en une seconde vérifier la véracité d’une information, en 10, créer et partager un même se moquant du média qui l’a diffusé et en 100, regarder une vidéo qui vulgarise le sujet d’une manière bien plus précise et complète que le journaliste coincé dans de nombreuses contraintes, il est certain que l’on remet en question l’autorité intellectuelle de la sphère médiatique. Cette génération cherche alors d’autres sources d’informations et surtout à multiplier les sources de celle-ci.

Saisissant ce changement de paradigme, ces « populistes de gauche » se proposent comme une des sources d’informations, notamment sur leur politique. Iglesias débute son mouvement par la création d’une chaine de télévision alternative qui propose un autre regard sur l’actualité, Mélenchon propose une revue de l’actualité sur sa chaine youtube, Sanders diffuse via les réseaux sociaux ses passes d’armes au sénat, etc… Mais, pourquoi, pour cette génération, une telle source d’information parait aussi fiable, voire plus encore que celle des médias classiques? La réponse se trouve peut-être dans le fait que les protagonistes reconnaissent que l’information n’est jamais neutre et ne cherche pas à s’en cacher. Iglesias reconnait que sa télé est de gauche et qu’elle aura donc un certain traitement de l’actualité, Mélenchon ponctue toutes ses vidéos de « c’est mon avis à moi » et personne ne s’attend à ce que le profil Facebook de Sander désavoue son propriétaire. En plus de pouvoir parler librement, de donner une autre lecture d’événements ou de traiter des sujets ignorés par d’autres médias, cette volonté de devenir une source d’information qui reconnait la partialité ce celle-ci a un impact majeur ; il fait percevoir et appréhender par tous le caractère profondément politique de l’information. Pour une génération qui a été gavée par la soit disant neutralité des médias et approche scientifique de l’actualité, toute en voyant cette approche désavouée par les faits, l’approche de ses populistes de gauches ouvrent une perspective excitante. Rien n’est neutre, tout est politique, donc tout peut être débattu. Et si tout est sujet à débat, tout peut être changé.

Et cette idée, ils la martèlent dans leurs discours, dans leurs vidéos, dans leurs programmes: la politique c’est le débat, c’est la possibilité de tout changer. Cette déclaration redonne toute sa puissance à l’acte politique. Là où l’on résumait la politique à déterminer la bonne manière de gérer une situation qui était supposée immuable car résultat des « loi naturel du marché » ou de la « nature humaine », ces populistes déclarent le changement possible. S’engager en politique ne devient plus une carrière pour un ambitieux, mais une vocation pour qui veut un autre monde. On ne vote plus par devoir, on ne va plus aux manifestations par obligation morale, on agit car on sait être, par son acte, une puissance de changement. On se passionne pour la démocratie car elle ouvre véritablement un champ de possibilités infinies. On croit à nouveau à sa capacité, comme individu et comme groupe, à changer le monde. On appréhende, maintenant que le couvercle saute, la chape de plomb que la doxa néo-libéraliste avait imposé sur notre société. On en avait perdu la capacité de penser un autre monde. Etouffé par des règles qui semblent de faits absurde, mais que l’on n’était pas autorisé à critiquer. Ceux qui s’essayaient à le faire étaient au mieux traités comme les reliquats du passé, au pire comme des fous dangereux. Etranglés par des possibilités toujours plus limitées et des réformes douloureuses mais nécessaires. Car, même le vocabulaire était calibré pour asphyxier tout débat. Avec des mots composés comme « réformes-nécessaires » et « réalités-du-marchés » qui ne laissaient aucune alternative. Alors quand enfin, dans le débats public ont peut demander si une réforme est vraiment nécessaire et si le marché a vraiment pied dans la réalité, on respire à nouveau, comme un presque noyé qui reprend son souffle émergeant de l’eau. Une bouffée d’oxygène qui semble donner naissance à un corps politique que l’on espérait plus.

Les « populismes de gauches » veulent, par leurs existences et leurs programmes, incarner une alternative. Même si cela ne conduit pas à une victoire immédiate, simplement faire sauter le couvercle, faire mentir la phrase «il n’y a pas d’alternative» qui paralyse la société. Et cela d’autant plus que sans cette alternative, c’est le vote de dépit et de rage pour le FN, pour Trump ou pour l’UKP qui triomphe. Désespérés, les perdants de notre système se tournent vers ce qu’ils croient être la seule possibilité de changement. Voter pour Trump, UKP et autre, c’est un acte de rébellion contre ce monde sans alternative. C’est une rébellion destructrice animée par la rancœur, la colère et la peur, mais une rébellion tout de même. Une rébellion portée par l’envie d’un changement à tout prix. Une rébellion comme une fuite en avant. Sans alternative, c’est le triomphe du désespoir !(6)

Contrairement à ce que les analystes psychologues du dimanche prétendent, les « populistes de gauche » ne sont pas des marabouts qui manipulent la jeunesse. Ils ne la réunissent pas en profitant de son ignorance ou de sa fougue, tare qu’on lui attribue avec condescendance. La jeunesse en a juste soupé des discours qui bouchent l’horizon. Qui demande de ne croire en rien. Qui n’offrent que de menus changements sans conséquences. Elle ne veut pas non plus se jeter, désespérée dans les bras de l’extrême droite. Une phrase brillante, prononcée par Jean-Luc Mélenchon en direct en conclusion d’un débat, résumait en si peu de mots ce qu’est véritablement Podemos, la France Insoumise, le Labour de Corbyn et pour un temps même Syrisa. « Alors bien sûr, maintenant il s’agit de changer de président, je le sais bien, et de changer de régime, je le propose. Mais avant toute chose, je crois que ce dont il est question c’est de commencer les jours heureux car le pays a assez pâti jusque-là, et le moment est venu pour lui de retrouver le goût du bonheur». Elle a raisonné puissamment cette phrase. Elle a remué les tripes de beaucoup. Elle a galvanisé le public. Elle disait l’aspiration simple d’une génération qui veut une alternative heureuse. Qui veut penser les jours heureux, espérer le goût du bonheur, croire à nouveau aux lendemains qui chantent. Qui veut le retour triomphant de l’espoir !

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