No Billag, une initiative délétère

L’on ne saurait qualifier l’initiative No Billag autrement que par ce terme. Celle-ci souhaite en effet la pure et simple destruction du service public médiatique en Suisse. Les conséquences d’un oui seraient désastreuses à bien des égards, et nous ne pouvons pas le permettre !

 

La fin de la démocratie

Une démocratie efficace suppose un paramètre absolument nécessaire : une population votante informée. En effet, seule une population éclairée sur l’actualité de son pays, sur les débats politiques qui y sont menés, sur les enjeux des objets mis en votation, peut voter de manière consciente et en accord avec ses idées. La SSR doit respecter la libre formation d’opinion, la cohésion nationale, ainsi que l’intégration et la formation. En outre, elle est chargée de contribuer non seulement à la libre formation de l’opinion en présentant une information complète, diversifiée et fidèle de l’actualité politique, économique et sociale, mais également à la formation du public, par la diffusion régulière d’émissions éducatives[i]. Il ne s’agit pas là de simples principes déclamés pour se couvrir. Il s’agit d’un mandat que le peuple suisse lui confie et contrôle par les institutions politiques.

L’initiative exige, texto, que la Confédération « ne subventionne aucune chaîne de radio ou de télévision », ni n’exploite « en temps de paix » (la Suisse étant régulièrement en guerre) ses propres chaînes.

Ainsi, le mandat d’information à la population ne serait plus, la Confédération ne pouvant plus percevoir de taxe afin de financer l’accomplissement de cette tâche.

 

La fin de l’objectivité

L’on pourrait alors rétorquer : « des groupes privés se jetteront sur ce marché ». Admettons que l’information soit un marché rentable[ii]. Nous nous trouvons le 1er janvier 2019, l’initiative est mise en place et la mise aux enchères des concessions a lieu. Un groupe médiatique privé s’impose en Suisse romande et reprend les rennes de la télédiffusion dans nos cantons. Plus tard, nous sommes appelés à nous prononcer sur une révision de la Loi fédérale sur la radio et la télévision (LRTV), révision jugée mauvaise par le groupe médiatique privé romand. Ce dernier n’est cependant plus chargé de présenter de manière neutre et objective les différents points de vue afin de, nous nous en souvenons, garantir la libre formation de l’opinion. Il décide donc de ne présenter que des sujets orientés contre la révision, mettant ainsi clairement tout en œuvre pour influencer le peuple sur la votation à venir.

La campagne bat actuellement son plein et la SSR n’a de cesse d’inviter des personnes défendant bec et ongles l’initiative, quand bien même celle-ci la mènerait à l’échafaud. Les chaînes privées défendent l’intérêt de celles et ceux qui les possèdent (et c’est une situation naturelle) et en définissent les lignes éditoriales. Seule une chaîne publique devant rendre des comptes à la population suisse a un devoir de neutralité envers ce dernier.

 

La fin de l’indépendance

En tant que socialiste, il m’est difficile d’accepter un système de taxation n’étant pas progressif. C’est sans doute le point noir de cette redevance : à peu près chaque foyer paie le même prix. Néanmoins, il existe un argument de poids en faveur de ce système : l’indépendance. La redevance Billag constitue une taxe liée : elle est précisément affectée à une tâche en particulier – en l’occurrence, le financement du service public médiatique suisse. Si ce financement passait par un impôt, il serait potentiellement débattu chaque année au Parlement. Imaginons que le traitement médiatique de la dernière initiative du Parti socialiste n’eût pas convenu à ce dernier. Sous la coupole, il pourrait argumenter en faveur d’une baisse des moyens alloués à la SSR dans le budget global de la Confédération. S’agirait-il d’une initiative de l’UDC, ces derniers pourraient faire pareil. Un rapport de force s’installerait ainsi entre les partis politiques au pouvoir et le service public, détruisant l’indépendance de ce dernier qui serait ainsi contraint de « plaire » aux partis afin d’assurer son propre financement.

Une redevance garantit ainsi l’indépendance du service public médiatique.

 

La fin de la solidarité

Finalement, revenons sur un argument bien connu, mais ô combien fort et symbolique. Celui de la solidarité. Les nombreux graphiques, chiffres et articles nous le montrent : la Suisse alémanique contribue plus fortement à la redevance, puis vient la Suisse romande, les italophones et les romanches[iii]. En terme d’attribution, c’est proportionnellement l’inverse. Nous avons la chance de vivre dans un pays riche de quatre régions linguistiques, et celles-ci sont toutes couvertes par la SSR (tâche confiée dans le cadre de son mandat).

Il s’agit du même Si les alémaniques sont proches de grands groupes allemands, les romands de groupes français, les tessinois de groupes italophones, les romanches ne peuvent compter que sur la SSR. Et en cas de oui à No Billag, il y a fort à parier que les grands groupes des pays voisins nous imposent leurs programmes une fois les concessions achetées. Leurs intérêts ne seront pas dans la couverture régionale, coûteuse à produire et donc peu rentable, mais dans la mainmise sur de nouveaux marchés potentiels, sans avoir à fournir les mêmes prestations que le mandat confié à la SSR garantit. L’appauvrissement drastique de notre paysage médiatique ne prendrait pas long…

Cette solidarité interrégionale est plus qu’un concept propre à la redevance : il s’agit de notre identité culturelle. La solidarité est une valeur que l’on voit ici appliquée.

 

Il existe évidemment de nombreux autres arguments contre ce mauvais texte, mal réfléchi, destructeur, absurde dans sa conception. L’actualité n’a de cesse de nous rappeler que la grande majorité de nos concitoyennes et concitoyens s’opposent toujours plus nombreux à cet objet. Mais ne relâchons rien et envoyons, ensemble, un signal fort le 4 mars : le peuple suisse est attaché à la solidarité, au service public, à l’indépendance médiatique ainsi qu’à la démocratie.

 

Clément BORGEAUD

Vice-secrétaire central de la JSS

 

 

 

 

[i] https://www.srgssr.ch/fr/qui-nous-sommes/vision-et-stategie/mandat/

[ii] Et pourtant… « les économistes savent bien que le marché laissé à lui-même conduira à une consommation trop faible de services comme l’information indépendante. Il y a alors un rôle pour les pouvoirs publics » [source : https://blogs.letemps.ch/cedric-tille/2018/01/16/no-billag-linformation-nest-pas-un-produit-comme-un-autre/, consulté pour la dernière fois le 22.02.18]

[iii] https://www.rts.ch/info/suisse/9236918-ce-que-finance-la-redevance-radio-tv-menacee-par-l-initiative-no-billag.html

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