La cacophonie du Midwest

La primaire démocrate a débuté le lundi 3 février. Elle a tourné au véritable fiasco. Après plus de trois jours d’attente, les résultats finaux sont tombés jeudi soir. Il est temps de tirer les premiers enseignements de cette débâcle démocratique.

 

Un scrutin à ne pas négliger

À 9 mois des élections et comme le veut une tradition obscure, c’est dans le petit État rural de l’Iowa que les candidat·e·s à la présidentielle américaine avaient rendez-vous. Si ce n’est qu’un peu plus d’un centième de la totalité des délégué·e·s qui y sont mis en jeu, l’élection demeure primordiale pour l’image et la popularité des candidat·e·s. L’adage veut que celui ou celle qui remporte l’Iowa, remporte également l’investiture. Obama y avait ainsi remporté la victoire à la surprise générale en 2008.

La spécificité de ce scrutin tient également de son vieux mode de fonctionnement : le caucus. Réuni·e·s en assemblée citoyenne dans ce qui s’apparente à des salles polyvalentes, les électrices·eurs du parti doivent, pour voter, se placer dans une zone géographique de la salle allouée à leur candidat·e. À mesure que les tours avancent, les électrices·eurs sont contraint·e·s de restreindre leur choix pour finir par déterminer leur champion·ne. Il y a un maximum de trois tours, mais les électrices·eurs doivent prévoir plusieurs heures pour voter, sachant qu’avant chaque tour des discussions ont lieu.

Si les calculs s’avèrent fastidieux, ils ne représentent rien en comparaison de la confusion qu’a entraîné la publication des résultats. Après le crash d’une application de comptage jamais testée auparavant, les Démocrates de l’Iowa ont ordonné le recomptage manuel du caucus. Si bien que 24 heures plus tard, seuls 61% des résultats étaient connus et que les résultats au soir du 6 février s’avéraient non seulement incomplets mais également en partie erronés selon le New York Times. Il s’agit là d’un sincère désastre pour l’une des prétendues plus grandes démocraties du monde.

 

Pete Buttigieg, le vainqueur déclaré 

La future publication des résultats reste cependant purement anecdotique puisque le triomphe du candidat Pete Buttigieg a d’ores et déjà été annoncé par les médias du monde entier. Au bénéfice de l’étiquette du vainqueur, sa campagne s’est vue relancée en un temps record. L’annonce hâtive de son succès tient cependant de la non-information : lorsqu’aucun des résultats officiels n’avait encore été publié et que les quelques indices disponibles montraient clairement un coude à coude avec Bernie Sanders, il n’a pas hésité longtemps avant de s’autoproclamer vainqueur du caucus. Entretemps, le sénateur du Vermont a rattrapé l’ensemble de son retard et l’issue du scrutin montre une égalité quasi parfaite. Mais, plus problématique, Pete Buttigieg a perdu le vote populaire de 6’000 voix, ce qui est  l’unique indicateur à même de rendre compte de la notoriété d’un·e candidat·e. Seule certitude, Buttigieg repartira avec un nombre quasi identique de délégué·e·s que Sanders, soit respectivement 564 et 562. Si victoire il y a, elle est au mieux partagée. Quoiqu’il en soit, Mayor Pete (comme on le surnomme) a réussi en quelques jours à endosser le costume du candidat démocrate faisant la course en tête. Le candidat présente un profil à la fois atypique et charismatique.

Maire d’une petite ville de l’Indiana et véritable inconnu il y a encore quelques mois, il est jeune, vétéran d’Afghanistan, polyglotte et est ouvertement homosexuel.  Ouvert sur les questions de société, il s’avère très libéral sur les questions économiques. Centriste, il plaît forcément aux bureaucrates du parti démocrate ainsi qu’aux millionnaires new-yorkais dont il n’a pas manqué de recevoir de nombreux soutiens.

 

Bernie Sanders, un pas de plus pour affronter Trump

Le socialiste démocratique Bernie Sanders est l’autre vainqueur en Iowa, mais contrairement à Pete Buttigieg, cela n’a pas été une grande surprise. Après sa crise cardiaque de 2019, qui l’a beaucoup affaibli politiquement dans la course à l’investiture, il a sans arrêt grimpé dans les sondages. Il y a quelques semaines, il venait de dépasser Joe Biden, et le score que Sanders a obtenu en Iowa était grandement prévu. Ce n’est pas pour autant qu’il était assuré. Ce score solide a été atteint grâce au mouvement participatif impressionnant Our revolution qui le soutient ainsi que le parti des Democratic Socialists of America (DSA). Paradoxalement compte tenu de leurs âges respectifs, Buttigieg (38 ans) est le candidat des 60 ans et plus, et Sanders (78 ans) celui de la jeunesse, avec 48% des 17-29 ans qu’ils l’ont soutenu en Iowa. L’assurance-maladie pour tout le monde, la redistribution massive des richesses (« tax the 1% »), un green new deal pour sortir des énergies fossiles et stopper le changement climatique, la ligne politique de Sanders fait mouche dans cette catégorie de la population.

En 2016, lorsque Bernie Sanders s’était présenté pour la première fois aux primaires démocrates contre Hillary Clinton, peu de gens prenaient au sérieux sa démarche de conquête du pouvoir d’État. Mais quatre ans plus tard, il est clair qu’il a brisé ce qui semblait inattaquable dans la politique états-unienne (et encore plus chez les démocrates) : une hégémonie antisocialiste presque aussi vieille que lui. Mais en 2016, Bernie Sanders avait fait office de trublion inattendu, dérangeant mais pas dangereux ; Clinton a pu s’en aller perdre contre Trump sans grande difficulté. L’élite du parti démocrate n’a jamais vraiment douté de la nomination de Clinton.

Pour 2020, un socialiste (certes modéré) peut prendre le pouvoir aux États-Unis ! Sanders s’est lancé dans la primaire avec l’étiquette de personnalité politique nationale, avec des millions de personnes adeptes de ses propositions politiques. Ce n’est pas pour rien qu’il arrive en tête des levées de fonds parmi les candidat·e·s démocrates, alors même qu’ils n’acceptent que les petites donations. Faisant dès le début partie des papables pour aller affronter Trump en novembre, Sanders dérange dans les instances dirigeantes du parti démocrate.

Il serait absurde de ne pas mettre en parallèle cette donnée avec la cacophonie de cette semaine. Évitons les complots faciles : les résultats n’ont probablement pas été trafiqués. Le score de Sanders serait sûrement plus bas le cas échéant. En revanche, cela reste étrange que les résultats des caucus où Sanders gagne largement ne sortent qu’à partir de mercredi soir. Pendant deux jours, Buttigieg a pu pavaner partout comme le vainqueur de l’Iowa, premiers résultats à l’appui.

 

Biden, Warren et les autres

Deux personnes ont gagné, beaucoup ont perdu. Joe Biden, vice-président sous Obama et gagnant annoncé de la primaire, a perdu misérablement. Représentant de l’aile droitière du parti, il était crédité de 26%. Au final, ce n’est que la moitié de ce score qu’il a obtenu. Il chasse sur le même terrain politique que Buttigieg, et les grand·e·s donatrices·eurs de Biden ne semblent désormais plus aussi convaincus qu’au départ. Le début de la primaire démocrate pourrait aussi marquer la fin de la primaire pour Biden.

Pour Warren, c’est une défaite qui a bon goût, car arrivée troisième avec près de 20%, elle sait qu’elle est faiseuse de roi. Elle n’arrivera probablement pas à rattraper Buttigieg ou Sanders, mais pourra offrir son soutien à l’un des deux. Elle devra décider si elle veut un changement radical de route pour le parti démocrate ou continuer avec la ligne actuelle, néolibérale mais progressiste. En 2016, Warren avait déçu. Alors que tout le monde attendait son soutien pour Sanders, elle a attendu, puis attendu, jusqu’à ce que Sanders abandonne. À ce moment-là, elle a comme tout le monde soutenu Clinton. Sur beaucoup de points, les propositions de Warren ressemblent à celles de Sanders, mais leur radicalité y est systématiquement émoussée. Le but poursuivi diverge en revanche : régler les défauts d’un capitalisme un peu trop dérégulé pour l’une, construire un rapport de force suffisant contre les capitalistes qui permette d’aller vers un socialisme démocratique pour l’autre.

De manière générale, cette semaine a été particulière pour la politique étasunienne. Trump n’a finalement pas été destitué, mais le Parti républicain ne l’a pas unanimement soutenu, avec l’ancien candidat à la présidence Mitt Romney qui a fait défaut (seul mais avec fracas). La cacophonie de l’Iowa a été une grande victoire pour Trump : un parti d’opposition incapable de gérer le tout début de ses primaires, dans un État faiblement peuplé, avec en bonus une attention médiatique qui s’éloigne de Washington et de son procès. La situation signale peut-être aussi une nouveauté, puisque de nombreuses personnalités de la gauche du parti, frustrées et énervées, ont annoncé, plutôt de manière informelle, qu’il était nécessaire de s’affranchir de ce parti faussement démocratique. Pur bluff ou vrai projet politique pour 2022 ou 2024 ? Nous n’en saurons pas plus.

Reste que le chemin semble plutôt dégagé pour Sanders. Celui que les sondages désignaient comme son adversaire principal, Joe Biden, s’effondre, et les prochains États où seront organisées des primaires – le New Hampshire ce mardi, la Caroline du Sud et le Nevada dans deux semaines – semblent favorables à Sanders selon les sondages. Reste à savoir si les sondages disent vrai au vu de leur bide autour de Biden.

Sanders fera face à plusieurs menaces avant de pouvoir affronter Trump. Menaces certaines : les bureaucrates du parti démocrate et  les médias détenus par les grandes fortunes américaines. Menace possible : le milliardaire Bloomberg qui se paie le luxe de ne pas commencer la primaire en même temps que les autres. Une certitude demeure toutefois : tout se jouera le 3 mars lors du fameux « super mardi » (lors duquel 14 États voteront pour nommer plus de 1300 délégué·e·s). Coïncidence du calendrier, il aura lieu le même jour que le carnaval de Bâle. Des deux côtés de l’Atlantique, une inversion sociale est attendue. Durant la nuit sur les bords du Rhin, et pour toujours chez les américains ?

 

Léo Tinguely et Bertil Munk

Les commentaires sont fermés.