Pour en finir avec les œillères du capitalisme !

Le début de la gestion de la crise que nous vivons actuellement s’est centré autour d’un mot d’ordre : il faut sauver notre système économique. Les gouvernements, cantonaux et fédéral, ont abordé le coronavirus comme une crise économique qui allait mettre à mal les profits des capitalistes – avec les œillères du capitalisme. La gestion de la crise vue par Federica Caggia, membre du comité de la JS Tessin.

 

À la fin de décembre 2019, le COVID-19 a commencé à se diffuser en Chine. Je me souviens avoir pensé que les médias du monde entier étaient en train d’utiliser ce virus pour détourner l’attention publique des problèmes plus urgents de ce monde. À ce moment, (presque) personne n’aurait imaginé que tomberait, quelques semaines plus tard, l’annonce d’une pandémie mondiale. Pourtant, durant à peine un mois, les malades et les mort·e·s se sont multipliés dans toute l’Asie, et, déjà à la fin janvier, le virus était arrivé en Europe et sur les autres continents. Au début de février, on pouvait accéder à des études scientifiques chinoises – traduites en anglais – sur les risques et la propagation du COVID-19.

Le premier décompte en Suisse a été effectué dans le Canton du Tessin durant la deuxième moitié de février. Chez nous, c’était alors la période de carnaval, une festivité extrêmement attendue et appréciée. Le premier malade du COVID-19 en Suisse a été enregistré le 25 février 2020. Ce même jour, avait lieu la fête de clôture du plus grand et important carnaval du Canton : le Rabadan à Bellinzona. Il s’agit d’un événement qui attire jusqu’à 20’000 personnes, du Tessin et même de la Lombardie. Le Conseil d’État a décidé, ce mardi 25 février, de mettre un terme à toutes les fêtes de carnaval à partir de jeudi 27. On a donc assisté à l’indignation des fans de carnaval, qui s’apprêtaient à renoncer aux prochaines semaines de fête, et à la peur des personnes effrayées par cette maladie inconnue. Après le premier décompte, certains appels de la société civile pour arrêter les rassemblements de personnes ou pour fermer les écoles ont été lancés, mais la majorité de l’opinion publique n’en avait rien à faire de la question, et affirmait avec conviction qu’on ne pouvait pas céder à l’hystérie et qu’il fallait continuer comme toujours.  La réticence populaire à prendre au sérieux la situation a été renforcée par les mesures publiques qui, contre tout bon sens, ont permis à une manifestation de 20’000 personnes d’avoir lieu, avant de mettre en place une interdiction pour les petits carnavals qui ont suivi. Au Canton du Tessin, la bataille autour de ce qu’il y aurait de mieux à faire contre ce virus a été lancée, mais la majorité de la population était encore complètement persuadée d’être intouchable. En assistant à la colère de mes concitoyen·ne·s, je peux seulement imaginer ce qu’a signifié renoncer aux carnavals dans le reste de la Suisse, quand la menace semblait encore aussi loin.

Suite au premier décès au Tessin, au début de mars, la population a commencé à revendiquer avec une nouvelle force la fermeture des écoles et l’instauration de mesures plus efficaces. La population tessinoise s’est progressivement rendue compte du péril que nous étions en train de vivre et l’exemple de l’Italie commençais à effrayer même les plus critiques de l’« hystérie collective ». Après avoir fermé tous les services (restaurants, bars, cinémas, théâtres, esthéticien-ne-s, coiffeurs/ses, etc.), le Conseil d’État a dû satisfaire les préoccupations croissantes de la population et, suite à plusieurs pétitions en ligne, il a décidé le 13 mars de fermer les écoles, mais pas toutes. Ils ont laissé ouvertes les écoles obligatoires (de 6 à 14 ans) et beaucoup de personnes ont pensé que c’était une manœuvre intentionnellement incomplète, pour permettre aux parents de continuer à être rentables sur leur place de travail. Le mécontentement populaire a été extrêmement fort et, malgré l’interdiction de rassemblements, on s’est vite organisé. Le jour d’après, deux villes parmi les plus importantes du Canton, Locarno et Lugano, ont décidé de fermer les écoles primaires, ceci relevant de la compétence communale. Le samedi de la même semaine, le Conseil fédéral a annoncé la fermeture de toutes les écoles en Suisse, après avoir pris conscience de la résistance populaire au Tessin face au maintien des écoles obligatoires ouvertes.

Cette expérience a souligné encore une fois (comme ça arrive toujours en temps de crise) les fractures culturelles de la Suisse. Bien avant que les écoles soient fermées dans tout le pays, les tweets de (certain·e·s) suisse·sse·s alémaniques étaient virulents : on revendiquait la fermeture du Gothard. Non seulement la revendication était anticonstitutionnelle, offensante et discriminatoire, fondée sur des bases ethniques et géographiques, mais c’était surtout complètement insensée : pourquoi vouloir fermer les frontières internes et laisser ouvertes les frontières externes du pays ? Autre exemple. Si la fermeture des services a été imposée par le Conseil fédéral peu après le Conseil d’État tessinois, dans la deuxième moitié de mars le 80% des activités économiques en Suisse étaient encore productives : ils avaient fermé les services et culpabilisé les individus, tout en laissant de milliers des personnes aller bosser dans des conditions qui rendaient impossible le respect des normes hygiéniques que l’on connaît désormais tou·te·s bien. Les revendications populaires au Tessin ont explosé : on voulait que toutes les activités économiques non-nécessaires soient arrêtées pour des raisons de santé publique. Les gens avaient peur pour leur sécurité. Le 22 mars, le Conseil d’État tessinois a finalement annoncé la fermeture de toutes les activités non-essentielles, et ceci a été déclaré illégal par le Conseil fédéral. À ce moment-là le gouvernement tessinois s’est exposé : ils ont affirmé en direct à la télévision avoir été abandonnés par le pouvoir central, qui depuis longtemps ne prenait pas au sérieux leurs demandes. Le Conseil d’État a pour autant tenu tête aux pressions du Conseil fédéral – obsédé par la perte de profits des bourgeois – et a défendu le choix de tout fermer. Après une semaine de discussions la situation du Canton a été « légalisée », mais ceci démontre autant l’incompréhension du pouvoir central envers les situations cantonales que la servitude du gouvernement au capital.

Nous pensons toujours être épargné·e·s par les malheurs – tout le monde le croit. Les italien·ne·s étaient sûr·e·s d’être épargné·e·s par la crise, les tessinois·e·s l’ont pensé en critiquant virulemment l’« hystérie collective » et j’ai l’impression que maintenant la population alémanique et en partie romande sont en train de faire le même erreur. En effet le Conseil fédéral parle déjà d’un adoucissement du Lockdown, dès le 26 avril prochain. Je vous invite à réfléchir à ce que j’ai exposé avant : la Suisse a fermé tous les carnavals, toutes les écoles, et tous les services au même moment ou presque que le Tessin. Ceci vous a donné une situation avantageuse : vous avez mis un terme à une partie des rassemblements bien avant que le COVID-19 ait véritablement mis en crise vos structures et votre personnel sanitaire. La différence de nombre de contagions parmi les Cantons n’est pas due à vos vertus supposées, ce n’est que grâce à l’interdiction de rassemblements que vous avez vu un ralentissement dans la diffusion di virus, et ces interdictions ont été adoptées en Suisse suite aux pressions du gouvernement tessinois. Maintenant, ce n’est pas le moment de se plaindre pour ses libertés individuelles. Le moment est venu d’observer les normes sanitaires et de rester le plus possible chez soi. Si vous ne pouvez pas respecter ces normes, parce que vous êtes contraint·e·s de travailler malgré des conditions inadaptées, c’est à cause de la sacralisation du capital et du profit de la part du gouvernement, et non pas parce qu’il n’y a plus de danger. Ne pensez pas que vous êtes intouchables.

Si je regarde mon Canton, je pense que le gouvernement souhaite seulement protéger le capital et que les personnes sont victimes de cette situation. Si je regarde le Conseil fédéral, les médias romands et même l’attitude des personnes qui bougent, je pense que mon gouvernement a agi positivement et qu’il n’y a pas la même conscience de la situation dans le reste de la Suisse. Le Conseil d’État tessinois a lui-aussi défendu avant tout les intérêts de la classe dominante, mais au moins il a écouté les préoccupations de la population quand de l’autre côté du Gothard il n’y avait aucune empathie pour nous. Si le système de santé ne s’est pas encore effondré, c’est parce qu’on a suivi l’exemple tessinois, mais il n’a pas été facile de se faire écouter. Si la Suisse ne ferme pas toutes les activités économiques non-essentielles, le virus n’arrêtera pas de se propager et de faire mourir de plus en plus de personnes. Le 9 avril le nombre relatif de contagions dans le Canton de Genève a surpassé celui du Tessin, et l’on peut conclure aisément que c’est grâce aux mesures fortes prises dans ce dernier que la propagation a ralenti. La pandémie ne va pas terminer aussi vite qu’on l’espérait et, tant que la majeure partie du pays est encore contrainte de travailler, nous pouvons imaginer que les décès augmenteront. Maintenant, le Conseil fédéral doit se tenir responsable envers son peuple, mais en attendant, nous tou·te·s devons prendre la situation au sérieux et essayer de respecter et maintenir les douloureuses « distances sociales ».

Cette pandémie nous a démontré avec grande précision quelles sont les limites et les paradoxes du système économique capitaliste. Nous ne pouvons pas permettre que dans le monde de l’après coronavirus tout continue « normalement », selon les logiques désastreuses qui nous ont amené à cette situation de crise sanitaire et sociale.  Nous devons commencer maintenant à militer pour des changements structurels qui permettent de dépasser le capitalisme et de réaliser une société plus équitable et plus libre.

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