Fahrudin Radončić : les migrant·e·s comme instrument politique

La précarité de la situation des personnes migrantes sur ce que nos médias appellent communément la « route des Balkans » ne devrait être un secret pour personne. Or, si ceux-ci rapportent régulièrement les excès de la Hongrie de Viktor Orban, les rapports alarmants concernant le traitement des migrant·e·s dans les Etats postyougoslaves sont passés sous le radar. Pourtant en 2018 déjà, l’organisation Human Rights Watch dénonçait des violence policières en Croatie sur des personnes migrantes, tabassées, rackettées et renvoyées de l’autre côté de la frontière, en Serbie ou en Bosnie-Herzégovine, avant même d’avoir pu déposer une demande d’asile, selon une procédure pourtant garantie par la loi [1]. Ces faits ont été niés en bloc par le ministère de l’intérieur du gouvernement croate d’Andrej Plenković (HDZ), qui a mis l’accent sur le bon traitement réservé à ces personnes. [2] C’est cependant en Bosnie-Herzégovine que les conditions de vie des personnes migrantes semblent devoir être les plus précaires, comme le dénonçait le journal britannique The Guardian : déjà avant la crise de Coronavirus, près de 3’000 personnes migrantes étaient casées dans des camps de fortune, souvent des gares désaffectées ou autres bâtiments abandonnés, sans accès ni à l’électricité ni aux installations sanitaires. [3] Or, cette  situation a dramatiquement empiré avec la crise sanitaire, tout particulièrement en Bosnie Herzégovine.

Par Léon De Perrot-Kopilaš
Membre du GT Migration

L’« état de catastrophe » et les priorités de Radončić

Le 17 mars, à cause du Covid-19, le Conseil des Ministres de Bosnie-Herzégovine déclare l’équivalent d’un état d’urgence, l’« état de catastrophe » [stanje nesreće] [4], avec l’activation de la « loi-cadre sur la protection et le secours des personnes et des biens matériels de catastrophes naturelles ou autres en Bosnie-Herzégovine ». Cette loi met en place un Corps de coordination de la Bosnie-Herzégovine pour la protection et le secours, formé par le Conseil des Ministres à partir d’un quota de représentant·e·s des divers niveaux de l’Etat fédéral. C’est Fahrudin Radončić, qui prend la tête du Corps de coordination en tant que Ministre de la Sécurité de l’Etat bosnien. [5]

Radončić n’est pas un personnage anodin dans la politique bosnienne. Président d’un parti conservateur dont il est la figure de proue, l’« Union pour un futur meilleur pour la Bosnie-Herzégovine » [Savez za Bolju Budućnost Bosne i Hercegovine, SBB], second parti ethnique bosniaque derrière le Parti de l’Action Démocratique [Stranka Demokratske Akcije, SDA], le politicien est un magnat de la presse qui détient le principal journal bosnien, le Dnevni Avaz, à travers son groupe « Avaz ». [6] Acteur influent bien que polémique pour ses démêlées avec la justice, Radončić est un personnage ambitieux, qui entretient des rapports ambigus avec ses alliés du SDA, d’idéologie similaire. Jouant d’alliances et d’oppositions avec eux selon les circonstances, il n’hésite pas à se proposer contre ce parti comme candidat au siège bosniaque de la présidence tripartite.

Ainsi, fin avril, le Ministre fédéral de la Sécurité Radončić a ordonné au Service pour les affaires en lien avec les personnes étrangères [Služba za poslove sa strancima, SPS] de collecter des données sur 9’000 à 10’000 « migrants économiques illégaux », afin de les expulser sur le champ au frais des pays dont celles et ceux-ci sont originaires. Se défendant contre les accusations d’inhumanité, le ministre a souligné que la Bosnie n’était pas un « parking » pour les personnes allant vers le Nord-Ouest, que le pays comptait plus de 50’000 chômeurs et chômeuses et que les pays d’origines étaient plus riches. [7]

Politique ethnique et hiérarchie citoyenne : les migrant·e·s comme parias 

Cette politique migratoire de Fahrudin Radončić est paradigmatique de la perception ethnonationaliste de la figure du citoyen ou de la citoyenne dans la culture politique bosnienne post-Dayton : en effet, selon le Préambule de la Constitution fédérale, la Bosnie-Herzégovine compte trois « peuples constituants » [konstitutivni narodi ; constituent people], à savoir les Bosniaques, les Croates et les Serbes. [8] Les institutions politiques prévoient ainsi des quotas ethniques pour une représentation paritaire de ces trois peuples à tous les niveaux. La contrepartie de cette logique est que toute personne de Bosnie-Herzégovine qui ne se définit pas par son appartenance à l’un de ces peuples (juif, rom, etc.) n’a pas accès aux hautes fonctions représentatives, comme la chambre haute du Parlement ou la Présidence, et se voit désignée, légalement, comme « Autre » [ostali ; Others]. Cette Constitution, que la communauté internationale a tenté maintes fois de changer sans succès, a été condamnée à plusieurs reprises, notamment par la Cour Européenne des Droits de l’Homme, lors du recours « Sejdić-Finci ».

Selon la logique qui découle de ces institutions et imprègne l’intégralité d’une culture politique fondée sur une base ethnique, où dominent les partis ethnonationalistes, il n’est de véritable citoyen·ne en Bosnie-Herzégovine que bosniaque, croate ou serbe. Comme l’explique le philosophe Igor Štiks, les lois mises en place dans les nouveaux Etats postyougoslaves lors de leurs scissions de la Yougoslavie pendant les années 1990 « ont offert un statut privilégié aux membres des communautés ethniques majoritaires ou de taille moyenne indépendamment de leur lieu de résidence (dans ou hors des frontières étatiques) », discriminant et excluant les minorités en contrepartie. [9] Or, si la situation a évolué dans les années qui ont suivi le conflit dans la plupart de ces Etats, la Bosnie-Herzégovine a maintenu ces principes ethniques exclusivistes comme principes juridiques légitimes et fondamentaux : ainsi, les citoyen·ne·s qui ne s’identifient pas à l’une de ces trois communautés, à l’instar des personnes juives ou roms, deviennent des « citoyen·ne·s de seconde zone », [10] inférieur·e·s en droit, peu importe qu’ils aient vécu sur le territoire toute leur vie et qu’ils aient été considéré·e·s auparavant comme citoyen·ne·s à part entière au sein de la Yougoslavie fédérale. [11] Etendue à la question migratoire, cette logique hiérarchique place les migrant·e·s au pied de l’échelle, au-dessous encore des citoyen·ne·s de « seconde zone ». Ils deviennent véritablement des parias, dont le statut justifierait le traitement inhumain qui leur est réservé. Pour rappel, lorsque la crise pandémique a éclaté, les personnes migrantes sur territoire bosnien, qui logeaient déjà auparavant dans des structures désaffectées, ont été en grande partie concentrées dans le camp improvisé de Lipa, insalubre et aussi éloigné que possible des villes [12] : Radončić, à l’instar de Viktor Orban en Hongrie, les avait accusées de propager la maladie par leur présence dans les centres urbains. [13]

Exploiter la crise : la stratégie politique de Radončić

Ainsi la politique migratoire de Radončić est paradigmatique de la logique nationaliste ethnique des partis comme le SBB et le SDA (bosniaques), le HDZ et le HDZ 1990 (croates) ou le SNSD et le SDS (serbes) : il s’agit avant tout d’afficher publiquement sa volonté de protéger la classe des citoyen·ne·s « constituant·e·s » (i.e. ethniquement conforme)  face aux « intrus », dénoncés comme parasitaires et véhicules de l’épidémie. Quant à savoir si la mesure, extrême, de renvoi de près de 10’000 personnes aux frais du pays d’origine est applicable, cela n’a pas d’importance : n’importe à l’ambitieux Radončić que le message. En effet, candidat malheureux au siège bosniaque de la présidence tripartite face au SDA, il a vertement réagit à l’opposition à ses mesures par Šefir Džaferović  (SDA), membre bosniaque de ladite présidence, et par Bisera Turković (SDA), Ministre des Affaires Etrangères, suite aux troubles diplomatiques  provoqués avec le Pakistan par son projet d’expulsion : « Je regrette que Džaferović favorise les intérêts de migrants économiques illégaux qui ne souhaitent pas respecter les institutions de cette terre et les structures policières qui établissent leur identité au lieu de protéger des intérêts des citoyens bosnien, ce qui est [pourtant] son devoir constitutionnel et moral. » [14] Suite à quoi il a déclaré en conférence de presse, comme le rapporte son journal, le Dnevni Avaz, ne pas vouloir de polémique avec la vision différente de Džaferović sur la « solution à la crise migratoire », bien que son projet de renvoi ait été le plus « pro-occidental et pro-européen », et se dédouanant de la situation en appelant les mécontent·e·s à « se tourner non plus vers le Ministère de la Sécurité et vers moi personnellement, mais [à aller] à l’adresse de monsieur Šefik Džaferović, de madame Turković et du parti qui mène cette politique », i.e. son concurrent direct, le SDA. [15]

La politique migratoire de Radončić ne tient pas de la « solution à la crise migratoire », comme il aime à la prétendre, mais relève d’une stratégie électorale dirigée directement à l’encontre des autres partis de la coalition au pouvoir, et tout particulièrement du SDA dont il convoite la place à la présidence en tant que représentant bosniaque. Pour Radončić, mis sur le devant de la scène par la crise pandémique en tant que figure d’autorité avec des responsabilités étendues, il s’agit d’exploiter celle-ci autant que faire se peut : car la déportation de personnes migrantes au frais des pays d’origine n’a à vrai dire aucun lien avec des mesures sanitaires, elle n’est qu’une stratégie politique faisant de ces personnes rien de plus que des pions sur l’échiquier ethnonationliste bosnien.

 

[1] Human Rights Watch, « Croatia : Migrants Pushed Back to Bosnia and Herzegovina. Violence, Abuse; Denied Opportunity to Apply for Asylum », 11 décembre 2018, https://www.hrw.org/news/2018/12/11/croatia-migrants-pushed-back-bosnia-and-herzegovina ; Human Rights Watch, « EU : Adress Croatia Border Pushbacks. Abuse Should Rule Out Schengen Accession », 8 Novembre 2019, https://www.hrw.org/news/2019/11/08/eu-address-croatia-border-pushbacks

[2] Republika Hrvatska – Ministarstvo Unutarnjih Poslova [République de Croatie – Ministère de l’Intérieur], « Reagiranje MUP-a na izvješće Human Rights Watcha » [Réaction du Ministère de l’Intérieur au rapport de Human Rights Watch], 08 novembre 2019, en ligne : https://mup.gov.hr/vijesti-8/reagiranje-mup-a-na-izvjesce-human-rights-watcha/285858

[3] Lorenzo Tondo, « Bosnia crams thousands of migrants into tent to ‘halt Covid-19’ spread », The Guardian, 27 mars 2020, en ligne : https://www.theguardian.com/global-development/2020/mar/27/bosnia-crams-thousands-of-migrants-into-tent-camp-to-halt-covid-19-spread

[4] L’Etat d’urgence n’existe, au niveau fédéral, que dans le contexte de la loi de défense contre une agression extérieure. Celui-ci a néanmoins été décrété dans l’entité bosnienne serbe, la Republika srpska (RS), où il existe dans la Constitution.

[5] La Bosnie Herzégovine est composée d’un Etat central, la République fédérative de Bosnie Herzégovine (BiH) dirigée par une présidence tripartite et un Conseil des Ministres, ainsi que de deux entités relativement autonomes, la Fédération de Bosnie-Herzégovine (Federacia Bosne i Hercegovine, FBiH) croato-bosniaque et la République serbe de Bosnie (Republika srpska, RS). S’y ajoute un troisième corps politique, qui n’est pas défini comme entité, le district autonome de Brčko (Brčko Distrikt BiH). Le terme d’« Etat bosnien » ou d’« Etat fédéral » se réfère dans ce texte à la République fédérative, i.e. à l’Etat « central ».

[6] Voir sa biographie en ligne compilée par le média surveillant l’activité politique bosnienne, CIN : http://imovinapoliticara.cin.ba/profil.php?profil=119

[7] Daniel Kovačević, « Bosnia Compiles List of Illegal Migrants Due for Deportation », Balkan Insight, 23 avril 2020, en ligne :https://balkaninsight.com/2020/04/23/bosnia-compiles-list-of-illegal-migrants-due-for-deportation/

[8] Annexe des Accords de Dayton (General Framework Agreement for Peace in Bosnia an Herzegovina, 1995), la Constitution est initialement rédigée en anglais, raison pour laquelle nous indiquons les termes traduits de manière bilingue.

[9] Traduction personnelle à partir du B.C.M.S. (bosnien-croate-monténégrin-serbe). Igor Štiks, Državljanin, Građanin, Stranac, Neprijatelj. Jedna Povijest Jugoslavije i Postjugoslavenskih Država [Le citoyen, l’étranger, l’ennemi. Une histoire de la Yougoslavie et des Etats postyougoslaves], traduit de l’anglais par Srđan Dvornik et Hana Dvornik, Zagreb : Fraktura, 2016, p. 242. Ndtr : comme l’explique la préface des traducteurs et traductrices dans l’édition citée (p. 17), il existe en BCMS deux mots pour le terme anglais de citizen (citoyen·ne): d’où notre traduction de državljanin et građanin par le seul terme de « citoyen ». Pour la version anglaise originale, voir Igor Štiks, Nations and Citizens in Yugoslavia and the Post-Yugoslav States. One Hundred Years of Citizenship, Londres : Bloomsbury Academic, 2015.

[10] Vojin Dimitrijević, « The Construction of States : Nationalism and the Definition of Nation-States in Post-Communist European Countries », in Brigitte Stern (ed.), Dissolution, Continuation, and Succession in Eastern Europe, The Hague : Martinus Nijhoff, 1998, pp. 166-167.

[11] Igor Štiks, Državljanin, Građanin, Stranac, Neprijatelj. Op.cit., pp. 254-255.

[12] Lorenzo Tondo, « Bosnia crams thousands of migrants into tent to ‘halt Covid-19’ spread », art.cit.

[13] Vera Soldo, « Korona zaustavila migrante u BiH » [Le Coronavirus a arrêté les migrants en Bosnie-Herzégovine], DW, 24 mars 2020, en ligne : https://www.dw.com/sr/korona-zaustavila-migrante-u-bih/a-52896788

[14] FENA « Radončić : Od mog prijedloga rješavanja migrantske krize nema ništa » [Radončić : ma proposition de solution de la crise migratoire n’ira pas plus loin], BHRT, 24 avril 2020, en ligne : https://bhrt.ba/1137852/radoncic-od-mog-prijedloga-rjesavanja-migrantske-krize-nema-nista/

[15] [S.nom] « Radončić : moj plan da se migranti deportuju je sada mrtav ! » [Radončić : mon plan pour l’expulsion des migrants est maintenant mort !], Dnevni Avaz, 24 avril 2020, en ligne : https://avaz.ba/vijesti/bih/565564/radoncic-moj-plan-da-se-migranti-deportuju-je-sada-mrtav

Source / crédits image : Midhat Poturović (Radio Free Europe / Radio Liberty)

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